Le mythe de la molécule du plaisir

Bathsheba Huruy

Publié il y a 1 semaine

29.12.2025

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La dopamine est en réalité liée à la perspective d'une récompense. Un mécanisme largement exploité par les réseaux sociaux.

C’est une erreur de quelques millimètres qui a tout changé. En 1954, James Olds et Peter Milner, chercheurs en psychologie à l’Université McGill, stimulent chez un rat une zone cérébrale censée
provoquer le dégoût. L’électrode glisse dans une zone voisine. Surprise : au lieu d’éviter l’installation, l’animal s’y installe et déclenche lui même la stimulation, parfois jusqu’à 30’000 fois par jour. Les chercheurs y voient un «centre du plaisir». Une intuition fondatrice, mais fausse. «Le plaisir s’éteint une fois rassasié dans ce cas, par contre, l’animal ne s’arrêtait jamais », rappelle Benjamin Boutrel, chercheur au Centre de neurosciences psychiatriques du CHUV.

La dopamine cartographiée

Au tournant des années 1960, la dopamine est identifiée comme neurotransmetteur à part entière et cartographiée dans différentes régions du cerveau. On comprend qu’elle est produite à partir d’acides aminés issus de l’alimentation, dès le développement embryonnaire, puis tout au long de la vie. Son rôle exact reste pourtant encore flou, même si son implication dans le contrôle moteur est déjà démontrée grâce aux recherches sur la maladie de Parkinson.

Dans les années 1970, la communauté scientifique interprète à tort les observations du neuroscientifique Roy Wise: si, après blocage de la dopamine, les animaux manquent d’entrain, cette molécule est donc le support chimique du plaisir. Peu après, on montre que toutes les drogues addictives provoquent une forte libération de dopamine. Cette double lecture, scientifique et sociale, installe durablement le mythe de la «molécule du plaisir».

La molécule de la récompense

Il faut attendre la fin des années 1990 pour que ce paradigme soit remis en question, grâce aux travaux du chercheur en neurophysiologie Wolfram Schultz. En observant l’activité des neurones dopaminergiques chez des singes, il montre que la dopamine est libérée non pas au moment du plaisir, mais lorsque la récompense est annoncée ou survient de façon imprévue. Elle agit comme une alerte interne qui oriente l’attention et favorise l’apprentissage. «C’est le principe de l’apprentissage par la récompense: associer une information à une gratification la rend plus saillante et mieux mémorisée», précise Benjamin Boutrel. «Au loto, en Suisse, vous avez une chance sur 31,5 millions de gagner. Logiquement, personne ne devrait jouer. Mais l’euphorie fantasmée au moment de la victoire, elle, est grisante», illustre le chercheur.

Notre environnement contemporain exploite ce mécanisme avec une précision redoutable. «Meta, TikTok et les autres ont repris les mêmes boucles que celles observées chez les rats: des récompenses pseudo-aléatoires qui vous gardent accrochés. Des rats de labo aux fils d’actualité, la logique est restée la même», souligne Benjamin Boutrel.

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