À L'ÉCOUTE DU CERVEAU

Carole Berset

Publié il y a 2 semaines

28.01.2026

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Le cerveau traite en continu les sons que nos oreilles perçoivent. Mais chez certaines personnes, ces mécanismes de filtrage dysfonctionnent.

«[Durant mes études,] tous les mots me semblaient incompréhensibles lorsque j'étais dans l’amphithéâtre et que j'essayais d'écouter. […] Même si j'entends des bruits, je n'arrive pas à localiser leur provenance. Je sais que c'est la voix d'une personne, mais je ne parviens pas à l'identifier assez rapidement.» Voici ce qu’a rapporté Sophie, une Londonienne de 25 ans, à la BBC News en février 2025. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, ses tests auditifs sont parfaitement normaux. La jeune femme souffre de ce qu’on appelle un trouble du traitement auditif (TTA).

Sans que nous nous en rendions compte, le cerveau identifie, hiérarchise et traite en continu tous les sons que nous entendons, des bruits de fond au bourdonnement d’une machine à café, en passant par le chant d’un oiseau. Ces mécanismes de filtrage se révèlent indispensables afin de comprendre ce que signifient ces sons. Mais chez certaines personnes, cette capacité se trouve altérée, en particulier dans des situations bruyantes, sans que les spécialistes puissent véritablement l’expliquer. Le problème ne peut en effet pas être rattaché à une perte d’audition dite «classique», qu’elle soit conductive (bouchon, otite, etc.) ou neurosensorielle (due à une lésion de l’oreille interne ou du nerf auditif, pouvant apparaître avec le vieillissement ou à la suite d’un trauma crânien, par exemple).

Certaines habitudes pourraient favoriser l’apparition d’un TTA. À l’instar de Sophie, toujours plus de jeunes en présentaient les symptômes en 2024, d’après cinq services d’audiologie britanniques. Un port excessif du casque antibruit et une tendance des 18-24 ans à visionner des vidéos sans le son, uniquement  avec les sous-titres, pourraient expliquer cette hausse. «Si ces comportements ne durent que quelques heures par jour, cela n’aura pas d’impact», indique Tania Rinaldi Barkat, chercheuse en neurosciences au sein du «Brain & Sound Lab» de l’Université de Bâle. Mais sur le long terme, ces hypothèses sont tout à fait plausibles: «l’organisation du cortex auditif adulte dépend de l’environnement sonore dans lequel nous évoluons durant l’enfance et l’adolescence.»

À l’heure actuelle, les spécialistes ont une compréhension encore peu claire des causes du TTA. «Ce que nous constatons, c’est que les personnes qui en souffrent ont une ouïe tout à fait normale à l’audiogramme, mais ont du mal à comprendre ce qu’elles entendent. On pourrait comparer la situation à un ordinateur dont le hardware fonctionnerait parfaitement, mais qui traiterait les données de la mauvaise manière», résume Lukas Anschuetz, responsable de l’Unité d’otologie et otoneurologie au CHUV.

Capacité d’attention altérée

L’origine du TTA se situerait dans le cerveau. «On suppose que le problème vient du système nerveux central», précise Lukas Anschuetz. Contrairement aux autres types de pertes auditives, aucune anomalie n’est visible lors de l’examen clinique, sur les tests d’audition classiques ou sur une IRM.

La chercheuse en neurosciences Tania Rinaldi Barkat étudie la manière dont le cerveau traite les sons, et notamment le rôle que joue l’attention dans ce processus. «Nous savons tous qu’il existe une différence entre entendre et écouter. Or, cette distinction s’observe très clairement au niveau de l’activité neuronale. Écouter active en effet des neurones très différents de ceux impliqués dans le simple fait d’entendre, qui permettent notamment de focaliser notre attention sur une source de son particulière.»

Dans le cas d’un TTA, la personne peut ainsi avoir du mal à se concentrer sur un bruit spécifique, ce qui altère sa capacité à l’interpréter et à le comprendre. «Une difficulté à localiser d’où vient le son pourrait également être impliquée dans ce trouble. En effet, si on ne parvient pas à identifier d’où vient un bruit, il devient alors plus compliqué d’y prêter attention.»

Le son est un changement de pression d'air perçu par l'oreille externe. Les ondes sonores se propagent dans le canal auditif et font vibrer le tympan et trois osselets présents dans l'oreille moyenne.

Ces vibrations vont être transmises dans l'oreille interne et activer un liquide dans la cochlée, qui stimule les cellules ciliées. Les cellules ciliées transforment le mouvement du son en signal électrique.

Avant d'arriver dans le cortex auditif, cet influx nerveux va être envoyé dans différents régions du cerveau. L'une d'entre elles, le concilius inférieur, sert entre autres, à estimer d'où vient le son, en comparant les stimuli provenant de l'oreille droite à ceux de l'oreille gauche. Le TTA pourrait notamment s'expliquer par une difficulté à cette étape, c'est-à-dire à localiser la source d'un son.

Troubles associés

Selon une étude de la National Library of Medicine, la prévalence du TTA est de 5% chez les enfants et de 0,9% chez les adultes. «Ces chiffres pourraient néanmoins se révéler inexacts dans la mesure où diagnostiquer le TTA reste un véritable défi. Comment savoir si un enfant dit ne pas entendre un son car il ne le perçoit pas, ou parce qu’il présente un déficit de l’attention qui l’empêche d’écouter correctement? Les spécialistes procèdent souvent par élimination», explique Micah Murray, directeur scientifique et académique du centre de recherche et d’innovation The Sense du CHUV-UNIL et de l’HES-SO Valais/Wallis.

Lorsqu’un-e patient-e vient consulter pour une perte d’audition, Lukas Anschuetz réalise tout d’abord une audiométrie clinique standardisée, dite tonale pour les sons et vocale pour la compréhension des mots. «Il s’agit de déterminer ce que la personne parvient à entendre et ce qu’elle arrive à comprendre. Dans le cas où la personne entend tout mais ne comprend rien, des investigations centrales doivent être menées grâce à des tests neurophysiologiques et souvent aussi une IRM afin d’exclure toute cause structurelle. Si aucun problème n’est décelé, la personne sera adressée en neuropsychologie ou en logopédie pour un bilan.»

Il est important de distinguer ce que la personne entend et ce qu'elle comprend explique Lukas Anschuetz, responsable de l’Unité d’otologie et otoneurologie au CHUV.

De nombreux enfants souffrant d’un TTA présentent en effet d’autres troubles neurodéveloppementaux, tels des troubles du spectre autistique (TSA), des troubles du langage, des troubles sensoriels, ou encore des troubles de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).

Traitement et mesures préventives

La prise en charge d’un TTA nécessite une approche pluridisciplinaire. «Un appareillage peut être essayé pour voir si les patient-es comprennent mieux ce qu’ils et elles entendent lorsque les sons sont amplifiés, indique Lukas Anschuetz. Une prise en charge neuropsychologique est néanmoins nécessaire afin de traiter les comorbidités.»

Pour éviter que le trouble ne s’installe, Micah Murray plaide en faveur d’une recherche focalisée sur les méthodes de diagnostic et pour un dépistage systématique des enfants dans les classes primaires: «Aujourd’hui, on attend que l’enfant se plaigne d’une difficulté d’audition. Une détection précoce et systématique permettrait d’optimiser les chances de guérison, tout en évitant toute sorte de stigmatisations. Beaucoup d’études montrent que plus ces troubles sont traités tôt, plus l’égalité des chances est garantie.»

 

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