DES VISITES MUSÉALES POUR LA SANTÉ MENTALE

Diane Zinsel

Publié aujourd'hui

04.09.2026

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Pour aider les personnes atteintes de psychose à sortir de leur isolement, des visites au musée sont organisées à Lausanne.

«Dès le moment où l'on passe la porte du musée, on n'est plus un patient, mais on appartient à la société comme n'importe qui d'autre. Et c'est une belle sensation de légèreté», affirme Jules Brischoux, ancien patient devenu pair-aidant. Depuis un an, le Service de psychiatrie générale du Département de psychiatrie du CHUV et le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne (MCBA) organisent des visites muséales gratuites suivies d'ateliers créatifs pour des jeunes patient-es souffrant de psychoses. «L'objectif est de les soutenir dans leur parcours de rétablissement en les aidant à reconquérir l’espace urbain, en groupe, pour qu'ils et elles puissent le faire dans un second temps de manière indépendante», explique Lilith Abrahamyan Empson, médecin associée au Service de psychiatrie générale du CHUV. Nous voulons aussi aider ces patient-es à identifier des lieux de répit dans la ville qui génère du stress: les musées peuvent en faire partie.

Les participant-es sont âgé-es de 18 à 35 ans. Ils et elles ont fait une décompensation psychotique pour la première fois et bénéficient d'un suivi durant trois ans au sein du programme TIPP (Traitement et intervention précoce pour les psychoses). Les personnes atteintes de psychose, qui peuvent présenter des hallucinations ou des idées délirantes, sont  souvent confrontées à un manque d'énergie, de motivation et d'envies, favorisant un retrait de la vie quotidienne, explique la médecin responsable du programme. «Le retour en ville qui draine des foules avec une grande pollution visuelle et sonore est donc particulièrement délicat.»

Un filet de sécurité

Anastasie Jordan, infirmière Case Manager au Programme TIPP, se charge de toute l'organisation en amont de la visite muséale. «Ce sont des patient-es qui ont vraiment besoin de repères», explique-t-elle, insistant sur l'importance de la fiabilité et de la liberté d'annuler sans culpabilité. Le groupe se retrouve généralement à la consultation ambulatoire de Chauderon avant de rejoindre le MCBA à pied ou en transports publics, un choix qui n'a rien d'anodin, puisque ce trajet commun fait déjà partie du travail thérapeutique. «Avec Jules Brischoux, l’infirmière joue le rôle de filet de sécurité, ce qui permet aux patient-es de prendre le risque de sortir, tout en sachant qu’une personne familière reste disponible en cas de besoin.»

Au MCBA, la médiatrice culturelle prend le relais. Elle accueille les participant-es dans une petite salle, loin du grand hall qui peut paraître intimidant pour les mettre à l’aise et les aider à surmonter le sentiment de ne pas être légitime dans un musée. Un sentiment qui est en réalité partagé par une large partie du grand public, bien au-delà des patient-es psychiatriques, glisse Sandrine Moeschler, responsable de la médiation culturelle. Au fond, les visites menées pour les patient-es et du TIPP ne sont pas intrinsèquement différentes de celles proposées à d’autres publics. «Le fil rouge s’articule autour d’un thème de l’histoire de l’art. Il ne s’agit pas d’une visite prétexte. Mais la médiation se veut plus souple.»

Les patient-es atteintes de psychose assistent à des visites muséales en groupe. Cecilia Bovet du MCBA mène les visites et les ateliers créatifs.

Jules Brischoux est un ancien patient devenu pair-aidant. C'est-à-dire qu'il accompagne les groupes. Une présence familière rassurante pour les participant-es pour qui aller en ville constitue un défi.

Les visites sont à peu de choses près similaires à celles organisées pour le public. Un thème de l'histoire de l'art et choisi et constitue le fil rouge du parcours. C'est l'accompagnement qui diffère.

Les participant-es sont encouragé-es à retrouver la légitimité, parfois entravée, de se rendre au musée. L'équipe contribue aussi à rendre le lieu moins intimidant.

L'infirmière Anastasie Jordan entoure aussi le groupe lors des sorties. Cette pratique joue un rôle majeur dans le parcours vers le rétablissement, selon elle, car les milieux urbains favorisent justement l'apparition des psychoses.

La visite est souvent suivie d'un atelier créatif. Les patient-es y pratiquent par exemple le collage, le découpage et peuvent ensuite emporter les objets fabriqués à la maison.

Un musée qui prend soin

Durant la visite, certains groupes discutent abondamment devant une œuvre, d'autres sont plus silencieux. «Il n'y a pas de juste ou faux», relève Cecilia Bovet qui fait partie de l’équipe du MCBA menant les visites. «Notre rôle est de valoriser la parole, tout en nous adaptant au maximum au groupe pour offrir un moment suspendu.» Dans un second temps, dans le cadre d’ateliers, les participant-es peuvent réaliser des activités créatives, comme du collage ou du découpage, en lien avec la visite. «On crée quelque chose de simple, mais tangible, que l'on peut rapporter chez soi, complète Jules Brischoux. C'est un bout de liberté de pouvoir aussi avoir ce temps-là.» 

«Ces visites muséales permettent d'être dans le soin sans être dans le soin, loin de la machinerie thérapeutique, résume Anastasie Jordan. Un patient m’a raconté que le côté hyper rangé et cadré du musée l’aidait à organiser ses pensées diffuses.» La parole ou les émotions se libèrent différemment en dehors de la hiérarchie et du cadre médical, constate également Jules Brischoux.

Après la phase pilote d’un an, et les retours très positifs des participant-es, les visites muséales font désormais partie des outils thérapeutiques, se réjouit l’équipe. «Cette initiative va dans le bon sens pour la réintégration de personnes psychotiques dans la ville et dans la vie, car elle s’attelle à montrer que l’environnement urbain lui-même dispose de lieux ressourçants.»

Travail sur l'environnement

Au lieu de se concentrer uniquement sur le renforcement des capacités des patient-es à faire face au stress, l'équipe du CHUV a aussi voulu travailler directement avec des lieux publics, comme le musée, la bibliothèque de Chauderon, les transports lausannois ainsi que certains bars et cafés. C’est tout l’enjeu de ce projet de recherche intitulé «Lausanne: villes et santé mentale.» 

«Les personnes psychotiques sont en effet plus sensibles au stress ambiant de la ville, mais ce que ce travail met en lumière chez elles reste universel pour la population», précise Lilith Abrahamyan Empson, médecin associée au Service de psychiatrie générale du CHUV.

«La psychiatrie n’a pas assez préparé la ville et la communauté à accueillir ces personnes», estime Anastasie Jordan. Or, la littérature montre que les milieux urbains favorisent malheureusement l'apparition des troubles psychiques, en particulier la psychose. Parmi les facteurs en cause: la stigmatisation elle-même. Lilith Abrahamyan Empson explique qu'une expérience de harcèlement ou d'exclusion peut contribuer à l'apparition des symptômes psychotiques. Et une fois la maladie déclarée, la peur d'être jugé pousse souvent ces personnes à éviter les lieux publics où elles ne se sentent pas légitimes. C’est un cercle vicieux.

Le travail de sensibilisation du personnel de ces lieux – surveillant-es, médiatrices, contrôleurs et contrôleuses de bus ou gérant-es de café – a consisté à expliquer la psychose, désamorcer les craintes, et donner des clés concrètes d'accueil face à des comportements particuliers ou des besoins spécifiques. Un effort payant, selon Jules Brischoux. «Certain-es ont même pu dire qu'ils ou elles étaient passé-es par des symptômes psychotiques lors de ces échanges.» Une preuve que la démarche permet aussi de parler de ce qui est encore tabou et de rendre la maladie plus humaine.

Bien-être collectif

Cette collaboration ne devrait pas rester cantonnée au périmètre du CHUV ou du MCBA, estiment  les différentes intervenantes. «Les personnes psychotiques sont en effet plus sensibles au stress ambiant de la ville, avec un impact plus fort sur leur quotidien. Mais ce que ce travail met en lumière chez elles reste universel et vrai pour la population», relève Lilith Abrahamyan Empson. Autrement dit, ce projet pourrait servir de base à un plan de santé mentale à l’échelle de Lausanne et profiter à toute la collectivité.

«Lausanne: Villes et santé mentale»

Les visites au MCBA ne sont pas une idée isolée, elles s’inscrivent dans une offre de médiation plus large dans le champ de la santé et ont pu se développer dans le cadre d’une recherche menée par le Service de psychiatrie générale du Département de psychiatrie du CHUV, en collaboration avec l'Institut de géographie humaine de l'Université de Neuchâtel. Dès 2015, l’équipe s'intéresse à la manière dont le milieu urbain influence l'apparition et le maintien des symptômes psychotiques.

À partir de 2020, cette recherche prend un virage thérapeutique: l'équipe choisit de travailler sur l'environnement lui-même, et sur ce qu'il peut apporter comme ressource au rétablissement. Ce tournant mène au projet de recherche «Lausanne: villes et santé mentale», financé par le Fonds national suisse entre 2023 et 2026, mené sous la direction des professeurs Philippe Conus, chef du Service de psychiatrie générale du CHUV, et Ola Söderström de l’institut de géographie de l’Université de Neuchâtel, en collaboration étroite avec la commune de Lausanne.

Pour cartographier les ressources et obstacles de la ville, l'équipe, composée de psychiatres et de géographes (Dr Marc Winz et Mme Aurora Ruggeri) et de patient-es a arpenté la ville tout en enregistrant leurs discussions au fil du parcours. Cette méthodologie permet de tester les interventions de façon immersive dans le quartier où vivent les personnes suivies. Il en est notamment ressorti que les endroits rassurants varient d’une personne à l’autre, mais que les zones jugées difficiles, comme la gare, les places peuplées ou encore les centres commerciaux revenaient systématiquement. 

Cette démarche est novatrice à deux titres: il s'agit du tout premier laboratoire vivant au monde à s'intéresser spécifiquement au lien entre milieu urbain et psychose et elle se veut entièrement participative. De cette cartographie est née une liste d'une trentaine d'interventions possibles, parmi lesquelles six ont été retenues, dont les visites muséales. 

Pour aller plus loin

Un site internet dédié décrit la démarche et les solutions pratiques mises en place Lausanne: villes et santé mentale