L'autogreffe osseuse recyclée: le couteau suisse de la chirurgie oncologique
Publié il y a 4 jours
14.01.2026
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Pendant qu’une personne est encore endormie sur la table d’opération, son os fait un aller-retour hors de son corps: c’est l’irradiation extracorporelle. Cette technique, à la frontière entre la radio-oncologie et la chirurgie, permet de traiter un type de cancer très rare : les sarcomes osseux. Elle consiste à «recycler» les os atteints de cancer, en greffant aux patient-es leur propre os, après destruction des cellules cancéreuses par irradiation. Le Dr Stéphane Cherix, chirurgien oncologue du Service d’orthopédie et traumatologie et le Dr Rémy Kinj, du Service de radio-oncologie la pratiquent depuis 2016 au CHUV. Étroitement coordonnés, les deux spécialistes se relaient : le chirurgien procède à l’ablation du segment osseux où se trouve la tumeur, qui est ensuite irradié par radiothérapie à plus de 50 gray (l’unité de mesure de la dose absorbée de rayonnement ionisant) avant d’être réimplanté et refixé à l’os natif.
Les sarcomes sont des tumeurs malignes rares, divisés en deux catégories les sarcomes des tissus mous et les sarcomes osseux (seulement 0,2% des cancers). Ce sont des tumeurs osseuses primaire - c'est-à-dire qui prennent leur origine directement dans l'os. Les tumeurs osseuses sont généralement localisées sur les os longs (fémur, tibia, péroné, humérus), mais peuvent également toucher les os plats (côtes, bon sternum, etc.). Elles sont à différencier des tumeurs osseuses secondaires, ou métastases, qui proviennent de la propagation à l'os d'un autre cancer.
Un os mort, mais fonctionnel
50 gray représente une dose spectaculaire: «8 gray sur tout le corps est déjà une dose létale», précise le Dr Kinj. Pour donner un ordre d’idée: lors de la catastrophe de Tchernobyl, les travailleur-euses exposés aux radiations ont reçu au maximum une dose de 10 gray. Après l’irradiation à 50 gray, l’os est pour ainsi dire mort: le but est de ne laisser aucune cellule cancéreuse viable. En revanche, «l’ultrastructure microscopique osseuse reste intacte», explique Dr Kinj, ce qui préserve sa fonction.
Découvrez la vidéo «Autogreffe recyclée» de Salomé Machut.
Après l'irradiation à 50 gray, l'os est pour ainsi dire mort: le but est de ne laisser aucune cellule cancéreuse viable.
En près de dix ans, 27 patient-es ont bénéficié de cette approche au CHUV. Une technique qui a fait ses preuves, selon Edona Dreshaj, qui y a consacré un travail de master sous la supervision des Drs Cherix et Kinj : sur vingt patient-es suivi-es pendant deux ans, elle a observé un taux de survie globale de 94,4 %. Considérée comme fiable sur le plan oncologique, la scientifique ne note aucun cas de récidive à partir de l’os irradié. «L’irradiation extra-corporelle évite aussi d’exposer les zones saines», explique-t-elle.
Des amputations aux greffes osseuses recyclées
Cette approche s’inscrit dans une longue évolution de la chirurgie orthopédique. «En orthopédie oncologique, les sarcomes entraînaient autrefois des amputations faute de moyens adaptés», rappelle le Dr Cherix, «mais les progrès médicaux (en oncologie, anesthésie, radio-oncologie, imagerie médicale et techniques et technologies chirurgicales) ont ensuite permis de préserver les membres». Le premier cas documenté d’autogreffe osseuse par irradiation date de 1947, aux États-Unis. Elle présente plusieurs avantages face aux autres techniques de remplacement d’un os touché par la maladie oncologique, telles que l’allogreffe et les prothèses orthopédiques.
«L'autogreffe est avantageuse financièrement: hormis le matériel de fixation prothétique, elle ne coûte rien en soi.» Dr Stéphane Cherix
L’allogreffe, ou greffe d’un os cadavérique, est une technique coûteuse, car la Suisse ne dispose plus de banque d’os. Il faut alors les importer de l’étranger, avec le risque que l’os cadavérique ne soit pas adapté à la morphologie des patient-es. Les prothèses varient dans leurs résultats fonctionnels et sont également très chères: «Une prothèse du bassin vaut entre 10 et 20'000 francs, celle du genou entre 8 et 15'000. L’autogreffe recyclée, elle, ne coûte rien en soi, hormis le matériel pour le refixer à l’os. Elle reste avantageuse financièrement», relate Dr Cherix.
Quel avenir pour l'autogreffe recyclée?
«L’avenir est peut-être d’amener des appareils de radiothérapie dans le bloc opératoire», explique le Dr Kinj. En effet, il faut noter que cette technique est possible au CHUV du fait de la proximité du Service de radio-oncologie et du bloc opératoire. «Dans d’autres hôpitaux, ils n’ont pas la radiothérapie intra-muros». Le duo prévoit d’étendre l’application de cette technique à des zones plus délicates: ils l’ont par exemple utilisée pour la première fois en septembre 2025 sur l’articulation entière d’un coude, comprenant ainsi le bas de l’humérus, le haut du radius et du cubitus. «Ce qui fait la supériorité de cette technique sur les autres, c’est qu’on peut l’appliquer à n’importe quel os dans le corps. C’est son côté «couteau suisse» d’orthopédie oncologique», se réjouit le Dr Cherix.