Trop propre pour être en bonne santé?

Ines Tarantino

Publié aujourd'hui

13.10.2026

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Entre protection contre les microbes et exposition nécessaire, l’hygiène s’inscrit dans un équilibre plus complexe qu’il n’y paraît.

«Les microbiotes constituent une véritable ligne de défense du corps», selon Gilbert Greub, directeur de l’Institut de microbiologie du CHUV. Présents sur la peau, dans l’intestin ou encore dans le vagin, ces milliards de micro-organismes participent activement au maintien de l’équilibre immunitaire et à la protection de l’organisme contre les agents pathogènes, c’est-à-dire les micro-organismes susceptibles de provoquer des maladies.

Cette vision renouvelée du monde microbien a profondément transformé la manière dont les spécialistes envisagent l’hygiène. Car si certaines pratiques restent essentielles pour prévenir les maladies infectieuses, un environnement excessivement aseptisé pourrait aussi avoir des effets indésirables, notamment chez les enfants.

«Une exposition trop limitée aux microbes durant l’enfance favoriserait l’apparition d’allergies ou d’asthme.» Les enfants peu exposés à la terre, au sable, aux animaux ou à certains environnements naturels rencontreraient moins d’antigènes. Ces substances présentes à la surface des bactéries qui permettent au système immunitaire d’apprendre à distinguer le dangereux de l’inoffensif.

«Si vous êtes exposé-e régulièrement à des antigènes, vous allez les tolérer», explique Gilbert Greub. À l’inverse, l’absence de contact avec ces éléments pourrait rendre le système immunitaire plus réactif. Ce mécanisme, appelé tolérance immunitaire, est aujourd’hui au cœur de nombreuses recherches sur les maladies allergiques.

Bactéries et microbiotes

Des bactéries sont présentes dans différents endroits du corps. Voici quelques exemples. 

Sur la peau, c’est l’une des bactéries principales. Elle permet de lutter contre la colonisation de pathogènes cutanés.

Dans la bouche, cette bactérie sert de probiotique, c’est-à-dire qu’elle contribue à entretenir un équilibre bactérien stable.

Ce micro-organisme fait partie des archées, qui cohabitent avec les bactéries, mais ne provoque pas de maladie. Il peut supprimer les déchets générés par certaines bactéries.

Cette bactérie fait partie de la flore intestinale. En plus de servir à la digestion elle aide à la synthèse de certaines vitamines, comme la K, notamment responsable de la coagulation du sang.

Dans le côlon, on retrouve ces bactéries qui servent à fermenter les fibres alimentaires non digestibles.

Une hygiène à trouver entre excès et négligence

La redécouverte du rôle bénéfique des microbes ne remet pas en cause les règles élémentaires d’hygiène. Depuis la pandémie de Covid-19, les solutions hydroalcooliques se sont imposées dans les lieux publics et les établissements de soins. Leur efficacité pour limiter la transmission des virus est reconnue, même si leur usage systématique au quotidien n’apporte pas toujours de bénéfice supplémentaire. 

«Moi, je ne me désinfecte pas les mains en permanence quand je suis en dehors de l’hôpital», explique Gilbert Greub. Le spécialiste insiste toutefois sur l’importance du lavage des mains. «Après être allé aux toilettes, après s’être mouché ou avant les repas, il faut systématiquement se laver les mains. On peut transmettre des virus respiratoires ou digestifs simplement par un mauvais lavage des mains.»

Pour le microbiologiste, l’hygiène repose avant tout sur trois dimensions complémentaires: l’hygiène domestique, l’hygiène corporelle et l’hygiène alimentaire. L’aération régulière des pièces, le nettoyage des surfaces fréquemment touchées comme les poignées de porte, les tables et les téléphones ainsi qu’une bonne gestion des déchets participent ainsi à la prévention des infections.

L’hygiène alimentaire repose également sur des règles simples de prévention. Il faut bien cuire les aliments et éviter les contaminations croisées en séparant les produits crus comme la volaille ou le poisson, des autres denrées constituent des gestes essentiels. Le spécialiste insiste aussi sur le respect des conditions de conservation. Il convient de prêter attention aux dates de péremption et d’éviter de consommer des aliments manifestement altérés. «Certaines moisissures sont sans danger, mais d’autres peuvent l’être.»

L’essentiel repose néanmoins sur des habitudes d'hygiène simples et régulières. «Ce sont toutes les choses de base qui sont importantes», résume Gilbert Greub. Le changement régulier des vêtements, une douche quotidienne ainsi que le fait d'éviter de partager des contenants (comme des verres ou des gourdes) ou des brosses à dents restent notamment recommandés.

Le microbiote, un équilibre fragile

Prendre soin de son microbiote passe d’abord par un usage raisonné des traitements médicaux. Les antibiotiques, en particulier, ne doivent être utilisés qu’en cas de nécessité. Inefficaces contre les infections virales comme le rhume, ils peuvent en revanche déséquilibrer durablement la flore intestinale lorsqu’ils sont pris à tort. «On peut alors se retrouver avec un microbiote appauvri, qui laisse la place à certains micro-organismes opportunistes», explique Gilbert Greub, évoquant notamment Clostridioides, une bactérie responsable de colites post-antibiotiques.

Les chimiothérapies constituent également un facteur important d’altération du microbiote. En ciblant les cellules à division rapide, elles affectent aussi certaines bactéries intestinales, favorisant une réduction importante de la diversité microbienne.

Dans certains cas, ces déséquilibres peuvent nécessiter une prise en charge spécifique. Des probiotiques peuvent alors être envisagés, mais uniquement dans des situations ciblées, après avis médical. Leur usage systématique en population générale n’a, en revanche, pas démontré d’intérêt.

«Ça ne sert à rien d’en prendre si on est en bonne santé», en soulignant que ces produits sont surtout indiqués après une perturbation avérée du microbiote, notamment à la suite d’un traitement antibiotique ou d’un épisode diarrhéique lié à une désorganisation de la flore intestinale.

La propreté a-t-elle un genre ?

Durant la pandémie de Covid-19, plusieurs études ont montré que les hommes étaient, en moyenne, moins attentifs aux gestes sanitaires, notamment au lavage des mains, souligne la sociologue et épidémiologiste Joëlle Schwarz. Ces représentations s’inscrivent dans une histoire ancienne des normes liées au corps et à l’hygiène. «Il y a une tension autour des normes sociales de l’hygiène», analyse l’historienne de la santé Laurence Monnais. Pendant des siècles, le corps féminin a été associé à une forme d’impureté dans de nombreuses traditions religieuses et culturelles. Avec l’essor de l’hygiénisme au XIXᵉ siècle, les femmes deviennent progressivement les garantes de la propreté domestique et sanitaire. «Les femmes sont investies du rôle de discipliner les corps», explique Laurence Monnais. Une responsabilité qui s’accompagne d’une forte pression sociale autour de l’apparence et de la propreté. En parallèle, certaines représentations de la masculinité continuent d’associer virilité et moindre attention à l’hygiène. Ces héritages influencent encore aujourd’hui certaines politiques de santé publique. La chercheuse cite notamment le vaccin contre le papillomavirus humain (HPV), longtemps destiné prioritairement aux jeunes filles, comme exemple d’une prévention sanitaire reposant historiquement davantage sur les femmes.