SOIGNER LA DÉPRESSION PAR L'ÉLECTRICITÉ

Basile Mermoud

Publié il y a 0 jours

13.03.2026

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Lorsque les antidépresseurs ne suffisent plus, l’électroconvulsivothérapie offre une réponse aux formes résistantes de cette maladie mentale.

Près de 6% des adultes dans le monde souffrent de dépression, selon l’Organisation mondiale de la santé. Le traitement repose le plus souvent sur des antidépresseurs, mais dans environ un tiers des cas, ceux-ci restent sans effet. Pour ces formes dites résistantes, une autre voie existe: le traitement par l’électricité.

Au CHUV, la prise en charge est assurée par l’Unité de psychiatrie interventionnelle du Service universitaire de psychiatrie de l’âge avancé. «Nous avons  commencé il y a une quinzaine d’années avec une petite activité d’électroconvulsivothérapie, puis nous avons  progressivement élargi notre palette d’outils», explique le docteur Kevin Swierkosz-Lenart, responsable de l’unité. Aujourd’hui, celle-ci propose plusieurs approches complémentaires de psychiatrie interventionnelle, adaptées aux différentes formes de dépression résistante. Trois traitements sont actuellement disponibles: l’électroconvulsivothérapie, la kétamine et la stimulation magnétique transcrânienne répétitive.

Une efficacité largement documentée 

Loin des clichés de l’inconscient collectif, qui présentent l’électroconvulsivothérapie comme un traitement archaïque et inefficace, cette technique bénéficie d’un large consensus dans la littérature scientifique quant à son efficacité. Chez les patient-es présentant les formes les plus résistantes de dépression, son efficacité atteint environ 80%, un taux nettement supérieur à celui des antidépresseurs.

Le traitement peut être proposé à tout âge, y compris chez les personnes âgées, et ne nécessite pas d’hospitalisation. Il se déroule le plus souvent en ambulatoire, à raison d’une douzaine de séances d’une heure, généralement deux fois par semaine. La personne est alors brièvement anesthésiée et reçoit un relaxant musculaire afin d’éviter tout mouvement et prévenir les risques de blessure.

«Le traitement en lui-même dure environ cinq minutes. On ne voit presque rien, le ou la patient-e est endormi-e et ne bouge pas. On ne l’intube pas, c’est une anesthésie très courte.» Un courant électrique bref et de faible intensité est ensuite envoyé dans le cerveau afin de déclencher, de manière contrôlée, une crise convulsive comparable à celles observées lors de l’épilepsie. «La stimulation dure huit secondes, la crise environ deux minutes, et c’est terminé», développe le docteur. La personne est ensuite conduite en salle de réveil, avant de pouvoir quitter l’hôpital dans l’heure qui suit le traitement.

«Une idée très répandue dans le grand public, et que j’ai même déjà entendue chez des chercheurs en neurosciences, voudrait que l’électroconvulsivothérapie entraîne des pertes neuronales. Or, ce n’est tout simplement pas le cas», détaille Kevin Swierkosz-Lenart, responsable de l'Unité de psychiatrie interventionnelle au CHUV. 

Les effets secondaires restent limités. Le plus fréquent concerne la mémoire: des troubles amnésiques, à la fois rétrogrades (concernant des souvenirs anciens) et antérogrades (liés à la formation de nouveaux souvenirs), peuvent survenir au cours du traitement. «L’amnésie peut être l’effet  le plus troublant», reconnaît Kevin Swierkosz-Lenart. Des effets transitoires liés à l’anesthésie peuvent également apparaître, notamment une confusion au réveil, observée chez environ un-e patient-e sur dix. Ces troubles s’estompent généralement après la fin du traitement.

Cette forme de thérapie n’induit aucune lésion du cerveau observable: «Une idée très répandue dans le grand public, et que j’ai même déjà entendue chez des chercheurs en neurosciences, voudrait que l’électroconvulsivothérapie entraîne des pertes neuronales. Or, ce n’est tout simplement pas le cas. On peut faire passer une IRM à quarante personnes ayant suivi un traitement avec de l’électricité et à quarante autres qui n’en ont jamais bénéficié: on n’observerait aucune différence entre les deux groupes», rectifie le psychiatre.

Une réponse clinique rapide

«Ce qui est frappant avec l’électroconvulsivothérapie, c’est la rapidité du retour clinique, souligne le spécialiste. On sait vite si ça fonctionne.» Là où les antidépresseurs nécessitent parfois plusieurs mois, voire des années, pour produire leurs effets, une série de séances d’électroconvulsivothérapie s’étend généralement sur quelques semaines seulement.

Son efficacité est estimée à environ 80% chez les patient-es atteint-es de dépression résistante, mais certains syndromes spécifiques, comme la catatonie, présentent des résultats encore plus spectaculaires. Ce syndrome neuropsychiatrique, marqué par un repli extrême, une immobilité prolongée et parfois un arrêt de l’alimentation, peut engager le pronostic vital. «Dans ces cas, l’électroconvulsivothérapie est recommandée et peut  sauver des vies. Ce traitement a une efficacité de presque 100%, selon les méta-analyses.» 

Si les résultats cliniques font l’objet d’un large consensus, leurs mécanismes biologiques restent partiellement compris. Les crises induites semblent modifier la plasticité cérébrale, notamment dans des régions impliquées dans la régulation de l’humeur comme l’hippocampe, et activer certains systèmes de neurotransmission.

Vers de nouveaux traitements électriques

Mais l’électroconvulsivothérapie n’est pas seule. D’autres techniques non-médicamenteuses, moins invasives, existent dans la prise en charge de la dépression. La stimulation magnétique transcrânienne, déjà proposée au CHUV, offre une alternative ciblée sans anesthésie. Et de nouvelles techniques émergent. 

Une étude publiée fin 2024 dans la revue Nature a souligné le potentiel de la stimulation transcrânienne à courant direct pour le traitement de la dépression. Cette technique repose sur l’application de faibles courants électriques en surface du crâne, de manière indolore et sans anesthésie, afin de moduler l’excitabilité neuronale de façon ciblée. Plus simple et plus légère que d’autres approches, elle pourrait, à terme, être utilisée en ambulatoire, voire à domicile, dans des protocoles strictement encadrés.

Encore en phase d’évaluation, son efficacité clinique reste débattue. Mais si les résultats se confirment, la stimulation transcrânienne à courant direct pourrait ouvrir la voie à une démocratisation des traitements non-médicamenteux. 

Le fameux film «Vol au-dessus d’un nid de coucou» de Milos Forman et ses images impressionnantes d'électrochocs a contribué a forger une image négative de ce type d'outil thérapeutique. 

 

Une réputation indue

Inventée à Rome en 1938 par Ugo Cerletti et Lucio Bini, l’électroconvulsivothérapie portait à l’origine le nom d’«électrochoc». Rapidement, la méthode a été associée, dans l’imaginaire collectif, à un traitement violent, symbole d’une psychiatrie tortionnaire. Au point que le terme est entré dans le langage courant pour désigner un événement brutal, marquant.

Si les crises convulsives (comparables à des crises d’épilepsie) pouvaient en effet être impressionnantes à ses débuts, «ce n’était pas non plus la “galerie des horreurs” que l’on imagine parfois. Techniquement, il est impossible d’être conscient lors d’un électrochoc: l’induction de la crise entraîne immédiatement une perte de connaissance» précise le Dr Swierkosz-Lenart.  Dès les années 1940, l’électroconvulsivothérapie a été pratiquée sous anesthésie générale, sans douleur pour la personne. 

Aujourd’hui, cette technique de traitement fait l’objet de nombreuses publications scientifiques, son efficacité fait consensus et elle figure dans les recommandations de prise en charge des troubles mentaux.

Pour aller plus loin

L'étude publiée dans la revue Nature en octobre 2021 montre le potentiel de la stimulation transcrânienne à courant direct pour le traitement de la dépression:

Home-based transcranial direct current stimulation treatment for major depressive disorder: a fully remote phase 2 randomized sham-controlled trial | Nature Medicine

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