«S'il n'y a pas d'argent, il n'y a aucune raison de se doper.»
Publié il y a 0 jours
20.02.2026
Partager
Des 20’000 échantillons d’urine et de sang analysés chaque année par le laboratoire d’analyse du dopage (LAD), seuls le genre de l’athlète et la discipline sportive sont connus. Ces flacons anonymes sont porteurs d’informations précieuses au pouvoir d’influencer une carrière. Figurant parmi la trentaine de laboratoires au monde accrédités par l’Agence mondiale antidopage (AMA), le LAD et sa trentaine de collaborateurs et collaboratrices se trouvent au cœur des enjeux éthiques et de santé publique qui agitent un monde du sport de haut niveau en quête constante de nouveaux records. En 2025, le LAD fête ses 35 ans d’existence.
IN VIVO Comment définit-on le dopage aujourd'hui? Qui décide de ce qui est considéré comme dopant?
TIIA KUURANNE Pour qu'une substance figure dans la liste des substances interdites définie par l’AMA, elle doit remplir au moins deux des trois critères suivants: est-ce que la substance permet à un-e athlète d’améliorer sa performance sportive? Peut-elle représenter un danger pour la santé de la personne qui l’ingère ? Et, finalement, un critère plus philosophique et qui peut varier selon interprétation: «Est-ce contraire à l’esprit du sport?» La liste de l’Agence est enrichie chaque année de nouveaux composés qui se chiffrent, en 2025, à plusieurs centaines.
IV Vous dirigez le LAD depuis dix ans: quelles sont les évolutions majeures avec lesquelles vous avez composé?
TK Du point de vue de notre laboratoire, sans doute la diversité et le nombre croissant d’analyses des échantillons sanguins. Leur transport reste toutefois un défi du fait de leur fragilité. En ce qui concerne l’analyse des échantillons d’urine, nous disposons aujourd’hui de puissants instruments qui nous permettent de déceler des concentrations très faibles. Ainsi, dans certains cas, les molécules des substances peuvent être détectées plusieurs mois après l’administration, ce qui était impossible avant. Le LAD est également un pionnier du passeport biologique de l’athlète, introduit en 2014 et devenu un outil central de la stratégie mondiale antidopage. Plutôt que de chercher directement une substance interdite, il surveille sur une longue période les paramètres biologiques d’un-e athlète pour pointer des anomalies révélatrices d’un dopage.
«LES ORGANISATIONS ANTIDOPAGE ET LES AUTORITÉS ONT LA RESPONSABILITÉ DE FORMER LES JEUNES POUR ÉVITER LE DOPAGE NON INTENTIONNEL»
IV Avez-vous l'impression que la pression sur le LAD s'est intensifiée au cours des années?
TK Oui, nous devons toujours être à la pointe des programmes d’antidopage, enrichir continuellement notre expertise et réagir rapidement.
IV Observez-vous une évolution chez les personnes testées? Que ce soit au niveau du genre, de l'âge ou du sport, par exemple?
TK Les stratégies de contrôle sont élaborées par les organisations antidopage, c’est-à-dire les organismes sportifs et les organisations nationales antidopage. Selon le rapport annuel de l’AMA, les athlètes masculins sont globalement plus contrôlés que les athlètes féminines. Pour ce qui est de l’âge par exemple, la stratégie pourrait consister à se concentrer sur les jeunes athlètes et leur éducation et les personnes en fin de carrière tentées d’obtenir un dernier contrat ou les sportif-ves revenant de blessures longue durée. Lorsqu’un record tombe du ciel ou qu’une amélioration des performances est trop rapide, des investigations peuvent être lancées. La stratégie n’est pas divulguée au laboratoire, qui se concentre sur la fourniture des services demandés par les organisations antidopage sur des échantillons anonymes.
IV Quelles sont les formes de dopage qui passent encore entre les mailles du filet?
TK Toutes les substances dites endogènes, soit des substances naturellement produites par l’organisme mais qui peuvent aussi être administrées de manière artificielle pour augmenter leurs concentrations au-delà des niveaux physiologiques normaux. C’est le cas pour la testostérone, l’érythropoïétine (EPO), une hormone naturelle produite dans les reins qui augmente la capacité du sang à transporter l’oxygène, et l’hormone de croissance. Les valeurs diffèrent d’un individu à l’autre et selon, notamment, la période de la journée, le cycle menstruel, les médicaments, le stress, la nourriture. Le passeport biologique et l’analyse longitudinale des échantillons peuvent ainsi attester d’anomalies. Quand les limites de tolérance individuelles sont dépassées, nous formulons des recommandations pour la stratégie de contrôle ou les analyses supplémentaires à proposer.
IV Globalement, est-ce que l’on se dope plus qu’avant?
TK Le pourcentage d’échantillons testés positifs reste constant au fil des années avec un taux de 1 à 2%. Cela peut sembler peu en pourcentage, mais sur 250’000 tests effectués chaque année dans le monde, cela représente plusieurs milliers d’athlètes. Si on parle de la société en général, oui, la consommation de médicaments a fortement augmenté.
IV Dans un entretien donné au journal «Le Temps» en 2016, vous souligniez l'importance de la prévention dans la lutte contre le dopage. Près de dix ans après, où en est-elle?
TK Les organisations antidopage et les autorités ont la responsabilité de former les jeunes pour éviter notamment ce qu’on pourrait appeler le «dopage non intentionnel». Soit le fait que l’athlète se fasse tester positif par manque d’information et sans action concrète de dopage. Je pense notamment aux suppléments alimentaires achetés sur le marché noir ou le fait d’oublier de mentionner que l’on pratique un sport de manière professionnelle à son médecin traitant prescripteur de médicaments. Grâce à nos instruments, nous pouvons aujourd’hui cibler des concentrations très basses. L’enjeu se trouve dans l’interprétation des résultats: était-ce volontaire ou non?
IV Quel rôle peut jouer un laboratoire comme le vôtre dans la prévention au-delà de l'analyse scientifique?
TK Notre rôle est de fournir des résultats fiables et de contribuer à l’amélioration continue par la recherche. Car le monde change, nous vivons dans une société toujours plus médicalisée, on le voit notamment aux analyses des eaux qui attestent, entre autres, la présence de produits métaboliques comme les œstrogènes.
IV Qu'en est-il des conséquences pour la santé?
TK Tout dépend des doses et de la voie d’administration. Les injections pourraient être plus dangereuses que la voie orale. Le pire scénario reste celui des produits achetés sur le marché noir. Et, ici, je ne parle pas seulement des athlètes professionnel-les, qui représentent une petite fraction de la population, mais des amateurs et amatrices qui prennent aussi des risques.
IV Observez-vous une pression à se doper?
TK S’il n’y a pas de prix, pas d’argent, il n’y a aucune raison de se doper. Et aujourd’hui, pour certains sports, les enjeux financiers sont énormes. Cela représente une pression, oui. Et puis, c’est humain de toujours vouloir repousser les limites. Le public attend des records. C’est une attitude générale.
IV Dans certains pays en développement, les récompenses financières peuvent pousser des athlètes à prendre des substances illicites, d'autant plus que les contrôles ne sont pas toujours les mêmes partout. Quel regard portez-vous sur ces inégalités?
TK Les inégalités entre athlètes sont une réalité. Les enjeux sont effectivement différents face à la perspective d’améliorer sa situation et celle de sa famille si l’on remporte un marathon. Tout ce que je peux souhaiter, c’est que les athlètes prennent des décisions indépendantes, et il y a des pays où ils sont plus libres de le faire que d’autres.
«POUR CERTAINS SPORTS, LES ENJEUX FINANCIERS SONT ÉNORMES. CELA REPRÉSENTE UNE PRESSION.»
IV En 2026 auront lieu à Las Vegas les Enhaced Games («Jeux améliorés»), surnommés aussi les «Jeux des dopés». Craignez-vous de ne plus avoir de travail?
TK Si le grand public s’intéresse à ces Enhanced Games, je n’ai rien à dire. Mais je ne suis pas sûre que nous allions dans la bonne direction. À nouveau, il faut voir si c’est un choix personnel et si les sportif-ves qui se dopent ont conscience des dangers pour la santé.
IV Croyez-vous qu'un sport «propre» puisse réellement exister?
TK Évidemment, sinon je ne viendrais pas travailler au laboratoire tous les jours. Nous mettons beaucoup sur le devant de la scène les athlètes qui se dopent mais il ne faut pas oublier toutes celles et ceux qui ne fraudent pas et qui doivent être protégé-es. C’est aussi notre mission.
BIOGRAPHIE
Finlandaise d’origine, Tiia Kuuranne pose ses valises à Lausanne en 2016 pour reprendre la direction du Laboratoire d’analyse du dopage (LAD) qui compte une trentaine de collaborateurs et collaboratrices. À côté de son travail, la diplômée en chimie pharmaceutique pratique le violoncelle et s’évade dès qu’elle le peut dans la musique classique.