PANSER LA PEAU

Ines Tarantino

Publié aujourd'hui

14.09.2026

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Entre avancées scientifiques et réalité du terrain, la dimension psychologique des maladies de la peau peine à trouver sa place.

Sabrina avait 9 ans lorsque les premiers symptômes dermatologiques sont apparus. Des plaques rouges, des démangeaisons persistantes, parfois accompagnées de gonflements du visage. Le diagnostic est posé rapidement. Il s’agit d’une urticaire chronique, une affection inflammatoire de la peau caractérisée par des poussées imprévisibles, et de vives démangeaisons. 

«J’ai consulté plusieurs dermatologues au fil des années, tous m'ont prescrit des antihistaminiques et m’ont dit que la maladie disparaîtrait avec le temps, et que l’on ne pouvait rien faire d’autre qu'attendre.» Durant 13 ans, Sabrina a attendu, mais à 22 ans, elle décide pour la première fois d’agir autrement. Elle entame alors un travail personnel: elle consulte notamment une kinésiologue à deux reprises, puis s’inscrit la même année à un programme de développement personnel. Un dispositif mêlant une approche rationnelle et une autre, plus émotionnelle.

«Ce n’était pas comme voir un psychologue, mais ça m’a permis de me reconnecter à moi-même.» Et quelques semaines plus tard, un changement inattendu survient: les symptômes disparaissent complètement pendant des mois. «J’ai eu un arrêt net de mon urticaire. C’était la première fois.»

Quand la peau parle du psychisme

Pour le dermatologue Mathieu Leuenberger, la relation entre le psychisme et la peau n’a pourtant rien de nouveau. La dimension psychologique des maladies cutanées a été négligée. Soit les problèmes étaient considérés comme purement esthétiques, donc «pas graves», soit ils étaient renvoyés exclusivement au champ de la psychologie. «Il existe bien des connexions entre le système nerveux, le système immunitaire, la peau et le système endocrinien. On appelle cet ensemble le système NICE». Cet acronyme permet de comprendre le corps comme un vaste réseau interconnecté.

«La peau occupe une place particulière, elle est étroitement liée au système nerveux. Les échanges entre la peau et le cerveau se font dans les deux sens, grâce à des messagers biologiques comme les hormones, les neurotransmetteurs ou les médiateurs inflammatoires, présents à la fois dans la peau et dans le cerveau. Ces mécanismes peuvent ainsi déclencher, aggraver ou favoriser la chronicisation de certaines maladies de la peau.»

Entre 30 et 40% des patient-es vu-es en consultation dermatologique présenteraient des liens avec des troubles psychosomatiques. Pour autant, un grand nombre de dermatologues n’en parlent pas lors de leurs consultations. 

Une séparation entre corps et esprit

Ces liens sont aujourd’hui mieux connus, mais ils restent pourtant difficiles à intégrer complètement dans le parcours de soins. «En médecine, on sépare encore très souvent ce qui relève du somatique de ce qui relève du psychique», regrette le dermatologue. Le psychisme est généralement perçu comme le domaine réservé des psychologues ou des psychiatres, ce qui complique une prise en charge véritablement globale.

À cela s’ajoutent des contraintes très concrètes. «Les soignant-es sont peu formé-es à ces connexions, et les consultations durent en moyenne 15 à 20 minutes. Il faut aller à l’essentiel. Envisager la possibilité du psychisme sans être sûr de la manière de l’accompagner ensuite peut complexifier la prise en charge.»

Reconnaître l'émotion pour mieux soigner

«J’aurais aimé qu’on évoque la dimension psychologique. Je ne voulais pas qu’on me dise que c’est “dans ma tête”, mais qu’on m’explique que les problèmes de peau peuvent aussi être liés à des choses plus profondes: le stress, des traumatismes, des émotions.» 

Repenser le cadre des consultations

Aborder le sujet et prendre en compte les émotions pourrait transformer la consultation«Il est surtout nécessaire de disposer de plus de temps que lors d’une consultation classique. Il faudrait environ 30 à 45 minutes par rendez-vous, explique le dermatologue. Cela permet de laisser la personne s’exprimer, de recueillir son point de vue sur sa maladie, ce qu’elle en pense, les événements de vie récents et les émotions associées.»

Dans certains cas, des questionnaires de dépistage des troubles psychiques peuvent aussi être utilisés. «Ils permettent d’aborder le sujet de façon moins frontale et servent de support intermédiaire.» Mais, l’idéal serait d’aller plus loin. «Ce qui devrait se développer davantage, ce sont des consultations en binôme, avec un psychologue ou un psychiatre.» Le travail en binôme apparaît d’autant plus pertinent que le dermatologue peut être confronté à des réactions émotionnelles fortes pour lesquelles il ne se sent pas toujours suffisamment formé.  

Au-delà de la prise en charge médicale, il ne s’agit pas de tout expliquer par le psychisme, mais d’ouvrir une piste supplémentaire lorsque les autres hypothèses ont été épuisées. Pour le spécialiste, cette question se pose souvent lorsque les traitements classiques ne donnent pas les résultats escomptés. D’ailleurs, cette approche est généralement bien accueillie par les patient-es. «Ils et elles sont souvent soulagé-es qu’on prenne le temps de discuter de leur ressenti.»

Traiter en réduisant le stress

Le stress psychologique aggrave l’eczéma. C’est ce que montre une étude parue dans la revue Science en mars dernier. Les recherches menées par une équipe de l’Université Fudan de Shanghai ont ainsi montré comment le lien entre le cerveau et la peau s’opère. En cause: les éosinophile, un type de cellules immunitaires surreprésentées sur la peau d’une personne qui souffre d’eczéma. Et ces éosinophiles sont justement activées lorsque des signaux de stress sont envoyés au cerveau. Ce constat éclaire non seulement le fonctionnement d’une manifestation dermatologique jusque là difficile à comprendre, mais permet aussi d’ouvrir de potentielles pistes thérapeutiques. Les traitements pourraient alors d’abord être basés sur la réduction du stress, en explorant des pratiques comme le yoga, la méditation ou la pratique d’une activité sportive.