Du cannabis à la schizophrénie

Benjamin Meier

Publié il y a 0 jours

03.07.2026

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Fumer du cannabis peut favoriser le développement de la schizophrénie, surtout s’il est consommé durant l’adolescence.

Les effets du cannabis sur la santé mentale sont aujourd’hui bien documentés. Une étude, menée en 2024, montre qu’une consommation régulière avant 14 ans peut augmenter le risque de développer une psychose (voir encadré). «La schizophrénie n’est pas une maladie homogène, liée à un seul mécanisme neurobiologique; elle est définie par la présence de certains symptômes qui peuvent émerger dans le contexte de diverses anomalies du fonctionnement cérébral», explique le professeur Philippe Conus, chef du Service de psychiatrie du CHUV. Il s’agit d’une forme de psychose, un groupe de troubles qui altèrent le contact avec la réalité et dont l’expression varie d’une personne à l’autre. La schizophrénie touche 1 à 2% de la population.

Le trouble se caractérise par des symptômes dits «positifs», comme des idées délirantes, des hallucinations – souvent auditives – et une désorganisation de la pensée. À cela s’ajoutent des symptômes dits «négatifs», comme la perte d’élan vital, le retrait social ou des difficultés à éprouver du plaisir. La maladie s’accompagne aussi de troubles «cognitifs», qui sont souvent les plus invalidants. «La cognition nous permet de recevoir les signaux, de les organiser et de leur donner du sens. Lorsqu’elle est atteinte, les interactions sociales et la capacité à réaliser des tâches complexes en pâtissent fortement», précise le spécialiste.

«Dans une grande partie des cas, une prise en charge brève est suffisante. Il faut une démocratisation des consultations, pour comprendre d’où vient le trouble et agir rapidement: c’est important.» Philippe Conus est chef du Service de psychiatrie du CHUV. 

Le cannabis, un facteur déclenchant

En elle-même, la consommation de cannabis peut provoquer des hallucinations, une dépersonnalisation ou des «bad trips» – mais pas chez tout le monde. «Nous ne sommes pas tous égaux face aux effets du  cannabis. Certains y surréagissent, tandis que d’autres ressentent moins d’effets.» 

Le lien entre cannabis et schizophrénie est aujourd’hui établi. «Le cannabis a clairement un effet aggravant: il augmente ou maintient les symptômes chez les personnes atteintes de psychose, détaille Philippe Conus. Mais il peut aussi jouer un rôle en amont. Pour quelqu’un-e qui a un risque (par exemple familial) de développer une schizophrénie, la consommation de cannabis peut être le facteur déclenchant.»

Enfin, des études de population montrent que les jeunes qui commencent à consommer entre 12 et 14 ans voient leur risque de développer un trouble psychotique multiplié jusqu’à quatre. À l’adolescence, le cerveau se réorganise intensément. «À cet âge, le cerveau a une certaine flexibilité dans les connexions possibles; l’augmentation de la dopamine ou l’effet du cannabis peut nuire au bon déroulement de cette importante réorganisation et contribuer à l’émergence d’un trouble psychotique.» Le cannabis peut donc perturber un équilibre encore fragile, en construction. «Avant 18 ans, l’effet causal entre la consommation et la schizophrénie apparaît nettement; il ne se retrouve plus de la même manière chez ceux qui commencent à fumer plus tard.» 

Au-delà de l’âge, d’autres facteurs entrent en jeu. La composante génétique est également importante, ainsi que l’exposition à des traumatismes, de la violence, des abus sexuels et physiques ou encore l’abandon constituent aussi des facteurs de risque. Ces éléments peuvent constituer un terrain de vulnérabilité sur lequel le cannabis peut agir comme un facteur déclenchant. 

«Je ne pensais pas que ça pouvait casser à ce point»

Propos recueillis par Benjamin Meier

À la suite d’une consommation régulière de cannabis, Antoine*, 36 ans, a développé un épisode psychotique. Pris en charge au CHUV, il a progressivement retrouvé un équilibre.

«J’ai commencé à fumer petit à petit, vers la vingtaine. En colocation, c’est devenu une habitude quotidienne: un joint en rentrant, parfois plus.» Pendant ses études en Lettres et Humanités numériques, tout se passe bien. Mais avec le Covid, l’isolement s’installe. «J’ai commencé à fumer de plus en plus. Ma santé psychique a dégringolé.» Il traverse une dépression, consulte plusieurs spécialistes, sans parvenir à arrêter de fumer.

La situation se fragilise. En arrêt maladie, il se retrouve au chômage. «Je suis devenu très anxieux, démotivé et stressé.» En 2024, il subit une décompensation. «Mon cerveau ne distinguait plus la réalité de mes délires. Je pensais être espionné, en danger et qu’on essayait de communiquer avec moi par téléphone. L’autocorrection sur mon téléphone me faisait penser à des messages cachés.»

La reconstruction prendra du temps. «Revenir sur pieds m’a pris une année et demie.» Au CHUV, les traitements médicamenteux sont ajustés progressivement. Mais c’est surtout l’accompagnement humain qui a fait la différence. «Des rendez-vous réguliers, la possibilité de parler, un soutien global.» D’un naturel anxieux, il évoque une «angoisse existentielle» liée au fait de vivre seul, au chômage et à son manque d’activité. «Entendre “ça ira mieux” m’a beaucoup soulagé.» Son passage à l’Institut maïeutique – un lieu de soins et d’activités pour adolescent-es et jeunes adultes souffrant de troubles psychiques – lui a aussi permis de retrouver un rythme.

Avec le recul, il reconnaît avoir été conscient des risques. «Mais comme pour d’autres addictions, c’est irrationnel. Je ne pensais pas que ça pouvait casser à ce point. Aujourd’hui, j’ai l’esprit moins brumeux, plus d’énergie. Ma vie a repris des couleurs.» Après avoir refumé de manière occasionnelle, il a totalement arrêté la consommation de cannabis. «J’avais un problème moral avec le fait de recommencer. Maintenant j’en ai fini avec ça et tant mieux!»

*Prénom d'emprunt

Repérer les signaux d’alerte

Il est possible de déceler certains états mentaux à risques. «Il peut s’agir de jeunes qui ont des symptômes légers comme de la bizarrerie de perception, des ralentissements de la cognition, de l’anxiété, de la dépression». Dans de tels contextes, des programmes spécialisés proposent des soins adéquats et préventifs. «Des approches psychologiques ou neuroprotectrices – comme la prescription d’oméga 3- sont à l’étude et semblent permettre de freiner ou empêcher le développement d’une pathologie.» 

Pour Philippe Conus, la sensibilisation des jeunes à l’égard des risques du cannabis reste insuffisante. Il plaide pour un message simple, non culpabilisant mais qui est en adéquation avec la réalité: éviter toute consommation précoce, être attentif et attentive aux réactions inhabituelles comme la paranoïa ou le mal-être, par exemple, et consulter si la consommation devient un besoin. La thérapie psychiatrique est particulièrement efficace face à cette problématique.  «Dans une grande partie des cas, une prise en charge brève est suffisante. En consultant rapidement, on trouve plus facilement des pistes de résolution du problème. Il faut une démocratisation des consultations, pour comprendre d’où vient le trouble et agir rapidement: c’est important. Sinon, la situation peut s’aggraver et nécessiter des traitements plus longs et plus complexes. Le cerveau est un organe complexe. Environ la moitié de la population passe, au cours de sa vie, par une phase de trouble et de santé mentale. Plus vite on s’en occupe, mieux on comprend les causes et plus grandes sont les chances de guérir.» 

Lieux de contact

Consultations de Chauderon 

Les Consultations de Chauderon font partie du Service de psychiatrie générale et proposent des évaluations, suivis et prises en charge spécialisées pour divers troubles psychiques chez les adultes de 18 à 65 ans.

Place Chauderon 18, 1003 Lausanne, réception: 5e étage, 
Tél. 021 314 00 50, Lu-ve: 08h00 18h00
 

Programme TIPP – Traitement et Intervention Précoce dans les troubles Psychotiques 

Aux consultations de Chauderon, un programme ambulatoire spécialisé du Service de psychiatrie générale dédié à la détection et à l’intervention précoce des troubles psychotiques. Il s’adresse aux jeunes adultes entre 18 et 35 ans.

Place Chauderon 18, 1003 Lausanne
Tél. 021 314 00 50

Consultation du Centre, Unité ERA - Unité d’évaluation du risque psychotique à l’adolescence 

L’ERA fait partie du Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. L’unité est spécialisée dans la détection précoce des patient-es à risque de psychose parmi les jeunes de 12 à 18 ans.  

Avenue d'Echallens 9, 1004 Lausanne 
Tél: 021 314 44 35
 
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