De la recherche du plaisir intense à la dépendance
Publié il y a 0 jours
15.06.2026
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«Tout a commencé le dernier samedi de septembre 2013. J’étais invité chez un ami dans la campagne genevoise. On était quatre. J’ai testé la MDPV (une drogue comparable à l’ecstasy) ça a complètement changé ma sexualité.» Depuis, Patrick n’a plus jamais eu de rapport sexuel sans substance. «Au début de ma carrière, les consultations étaient surtout liées à des addictions à la pornographie ou à la masturbation, observe le Docteur Ahmed Ben Hassouna, sexologue et addictologue, médecin responsable de l’unité hospitalière de médecine des addictions du CHUV. Aujourd’hui, c’est presque exclusivement pour du chemsex.» En cinq ans, il a suivi environ 150 patient-es, dont Patrick, pour une addiction à cette pratique qui consiste à consommer des drogues dans un contexte sexuel. Selon le Dr Ben Hassouna, le chemsex est en expansion, principalement au sein de la communauté gay, et plus particulièrement sur ces dernières années. L’organisation de relations sexuelles avec de la consommation de drogues a été facilitée par le développement des applications de rencontres qui permettent de rencontrer plus rapidement des partenaires adeptes du chemsex.
La majorité des personnes qui consomment de la drogue lors de leurs relations sexuelles n’en prennent pas indépendamment de cette pratique. Et pour nombre d’entre elles, cette habitude est tout à fait mesurée et ne pose pas de problèmes. Cependant, dans certains cas, le chemsex peut se transformer en addiction. Notamment lorsqu’il y a une perte de contrôle sur la fréquence de consommation ou lorsque la personne présente des vulnérabilités psychiques comme l’anxiété, la dépression ou encore des traumatismes.
Les risques du sexe sous substances
L’usage de substances peut aussi altérer la capacité à exprimer un consentement clair, ce qui pose problème dans les rapports sexuels. «Certain-es patient-es rapportent s’être retrouvé-es dans des situations qu’ils n’avaient pas anticipées, avec une difficulté à poser des limites sous l’effet des produits, précise le Dr Ben Hassouna. Certain-es se sont réveillé-es d’une expérience de chemsex avec une ou deux personnes en plus que ce qu’ils ou elles avaient accepté au départ», souligne le médecin. La perte de contrôle concerne à la fois le contexte des relations et le type de pratiques.
«Avec les drogues, on entre dans un univers avec des sensations toujours plus fortes. On devient un être sexuel», raconte Patrick. Mais cette quête d’intensité, de performance et de désinhibition peut s’accompagner de lourdes conséquences, comme la contraction d’infections sexuellement transmissibles, mais aussi l’isolement, des troubles psychiques, et surtout le surdosage. «C’est toujours un choc d’apprendre que des gens en sont morts, confie le quinquagénaire. Et ça fait réfléchir. J’espère être assez intelligent pour savoir mettre le curseur au bon endroit.»
Depuis une dizaine d'années, Patrick pratique le chemsex. Il a pris du recul avec cette habitude, notamment en raison des répercussions financières.
Pour Patrick, sa pratique a également des répercussions financières. L’homme admet avoir dépensé jusqu’à 11’000 francs en un week-end comprenant la rémunération d’escorts, l’hôtel, la drogue pour lui et ses partenaires. En prendre conscience lui a permis de lever le pied un temps. D’autres addictions comportementales, comme l’addiction aux jeux d’argent, partagent d’ailleurs les mêmes critères d’addictologie que le trouble du comportement sexuel compulsif, tel que le fait de continuer la pratique en dépit des conséquences négatives.
Au-delà de la performance, la désinhibition et l’intensité, le sexe sous l’effet d’une drogue est aussi recherché pour faciliter l’intégration et la sociabilité. Une démarche qui peut sembler paradoxale, dans la mesure où la pratique peut aussi contribuer à isoler au quotidien les personnes qui la pratiquent. L’addiction sexuelle n’est pas encore considérée comme une addiction comportementale à part entière, ce que déplore le Dr Ben Hassouna: la drogue n’est pas toujours la cause du craving, soit le désir irrépressible de consommer un produit, mais le moyen de parvenir à une intensité sexuelle.
Une prise en charge complète et complexe
Comme pour toute addiction, sortir du chemsex reste un processus complexe. Le suivi comprend une dimension psychothérapeutique, un accompagnement médical, tandis que le soutien de l’entourage ou la pratique de nouvelles activités peuvent aussi faire partie des leviers pour vaincre l’addiction. «Je me rends compte que j’aimerais pouvoir désirer quelqu’un, l’admirer, confie Patrick. Faire l’amour, c’est beau et ça me manque souvent.» Entre la quête d’intensité et la perte progressive du lien à l’autre, le chemsex laisse entrevoir une réalité ambivalente, où le plaisir cède peu à peu la place à l’isolement. Pour accompagner au mieux les personnes concernées, le Dr Ben Hassouna nourrit l’espoir de développer un réseau de professionnel-les spécialisé-es. La consultation des HUG, spécialement dédiée au Chemsex est un premier pas en ce sens.