MÉDECINE DE GENRE MENACÉE: LA SUISSE RÉSISTE

Blandine Guignier

Publié il y a 3 jours

25.08.2025

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Alors que les États-Unis perdent leur statut de bon élève à l'international, le mouvement inverse a lieu en Suisse.

De passage à Lausanne en juin dernier, Nancy Krieger a dressé un portait sombre de la situation actuelle aux Etats-Unis. L’épidémiologiste de Harvard, dont les travaux sur le genre et le racisme en santé inspirent jusqu’en Suisse, est revenue sur les attaques répétées contre la science de la part du gouvernement fédéral. Des dizaines de chercheuses et chercheurs américain-es du domaine de la santé ont en effet vu leurs financements suspendus depuis le début de l’année, parfois simplement parce que leurs projets contenaient les mots «femmes», «trans» ou «diversité».

Ce retour en arrière inquiète Joëlle Schwarz, co-responsable de l’Unité «Santé et genre» à Unisanté dans le canton de Vaud. Pour elle, le décret voté par le président Donald Trump dès son investiture constitue un grave retour en arrière. Selon le texte, la politique officielle du gouvernement des États-Unis est qu’il n’y a que deux sexes «qui ne sont pas modifiables et sont ancrés dans une réalité fondamentale et incontestable»: le masculin et le féminin. «Si les milieux de la santé s’intéressent uniquement à la catégorie homme ou femme telle que mentionnée sur la carte d’identité, ils passent à côté du fait que la biologie n’est en réalité pas binaire et que ces deux groupes ne sont pas homogènes», explique la chercheuse lausannoise. D’une part, cela exclut toutes les personnes qui présentent des variations des caractéristiques sexuelles (dites personnes intersexes). D’autre part, cela ne tient pas compte des variations hormonales entre les individus de même sexe. «En outre, cela invisibilise tout ce qui a été fait depuis des décennies pour montrer en quoi les différences entre les femmes et les hommes ne sont pas uniquement biologiques, mais surtout liées à l'organisation sociale genrée du monde.»

«Si les milieux de la santé s'intéressent uniquement à la catégorie homme ou femme telle que mentionnée sur la carte d'identité, ils passent à côté du fait que la biologie n'est en réalité pas binaire et que ces deux groupes ne sont pas homogènes», explique Joëlle Schwarz d'Unisanté dans le canton de Vaud. 

Même si la situation aux États-Unis pousse à rester «vigilant» en Suisse, selon Joëlle Schwarz, la tendance semble plutôt inverse dans notre pays, où des avancées notoires ont eu lieu ces dernières années. Preuve en est, le Conseil fédéral a adopté en 2024 un rapport reconnaissant l’existence d’inégalités spécifiques au sexe et au genre. «De nombreuses maladies qui touchent particulièrement les femmes ne font pas suffisamment l’objet de recherche, indique cet état des lieux. Des maladies courantes sont diagnostiquées plus tardivement chez les femmes que chez les hommes et les symptômes spécifiques aux femmes ne sont pas reconnus. De plus, en comparaison aux hommes, elles obtiennent des traitements moins adaptés. Par conséquent, elles sont davantage concernées par les effets secondaires et les mauvais diagnostics.» Pour combler ces lacunes, un grand programme «Médecine, santé et genre» (PNR 83) a démarré en 2025 avec 19 projets de recherches financés par le Fonds national suisse (FNS) pour un total de 9,6 millions de francs.

Agir sur la pratique des médecins

Les facultés de médecine helvétiques ont également créé ensemble en 2022 la plateforme GEMS, grâce à un financement de Swissuniversities, afin que ces thématiques soient mieux intégrées dans les cursus de médecine et de soins infirmiers partout dans le pays. Des progrès tangibles ont ainsi été réalisés. À Lausanne par exemple, les futur-es médecins reçoivent un cours introductif qui les forme non seulement aux différences physiologiques existantes entre les femmes et les hommes, mais également aux aspects sociaux expliquant les variations de l’état de santé selon le sexe. Des cas de figure comme le diabète de type 2 sont ainsi évoqués. «C’est moins la biologie que les normes sociales qui expliquent pourquoi les hommes sont plus atteints par cette maladie que les femmes, souligne Joëlle Schwarz. Comme elles font plus attention à leurs poids pour des raisons culturelles, en lien avec les fortes injonctions normatives autour de l’image corporelle, elles souffrent moins d’obésité.» Les étudiant-es reçoivent aussi des cours plus spécifiques, comme les biais de genre ou de «races» dans la prise en charge de la douleur ou en cas de maladies cardiovasculaires.

Les futur-es médecins ont aussi l’occasion de débriefer des situations réelles survenues durant leurs stages. «Il s’agit de regarder si les mêmes questions ont été posées aux femmes et aux hommes, si les examens physiques ont été réalisés de la même manière, précise la responsable de l’Unité Santé et genre. Par exemple, on discutera de la façon dont les étudiants hommes gèrent une éventuelle gêne lorsqu’ils procèdent à des examens cardiaques ou respiratoires dans la zone de la poitrine des femmes, dans le but qu’ils puissent faire des examens de qualité.»

Agir sur la recherche médicale

Contrairement à l’Union européenne, il n’est à l’heure actuelle pas obligatoire en Suisse de spécifier dans quelle mesure la variable du sexe et du genre a été analysée pour obtenir des fonds publics, du FNS par exemple. L’an dernier, les commissions d’éthique régionales et cantonales ont toutefois décidé d’agir à leur échelle. «Toutes les chercheuses et tous les chercheurs qui soumettent leurs études à une commission d’éthique doivent au moins se poser la question de la pertinence des variables du sexe et du genre dans leur recherche», explique Angèle Gayet-Ageron. La directrice de l'Institut de médecine sociale et préventive de l’Université de Berne (Uni Bern) co-dirige une étude du PRN 83 visant justement à mesurer les effets de ces recommandations.

«Les chercheuses et les chercheurs qui soumettent leurs études à une commission d'éthique doivent au moins se poser la question de la pertinence des variables du sexe et du genre dans leur recherche», dit Angèle Gayet-Ageron, directrice de l'Institut de médecine sociale et préventive à l'Université de Berne. 

Dans le cas où les personnes passant devant la commission d’éthique indiquent ne pas avoir tenu compte des variables du sexe et du genre dans leur étude, on leur prie de justifier leur décision. «Et si elles les ont bien intégrées, elles sont invitées à préciser comment elles comptent les mesurer, relève Angèle Gayet-Ageron. Par exemple, si le genre est considéré, vont-elles relever l’identité ou l’expression de genre, ou une autre dimension telle que l’orientation sexuelle? Concernant le sexe, est-ce que des hormones seront mesurées et, si oui, lesquelles? Préciser ces aspects est crucial pour l’interprétation des résultats.»

La professeure de l’Uni Bern et Joëlle Schwarz sont membres fondatrices d’une nouvelle association réunissant plus de 100 personnes, spécialistes en médecine, pharmacie, physiothérapie, sciences humaines ou encore en soins infirmiers. «La création récente de la Swiss Society for Gender Health permettra de poursuivre l’élan collectif actuel quivise à améliorer la santé de la population dans toute sa diversité», explique Angèle Gayet-Ageron. Le groupe souhaite continuer à «faire bouger les choses» en Suisse, et ainsi peut-être éviter l’impasse américaine actuelle.

 

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